Près de 20 % du trait de côte français recule déjà. Derrière le phénomène physique se joue un enjeu rarement chiffré : la valeur immobilière et foncière exposée. L'intelligence spatiale la rend visible, commune par commune, et aide à trancher la seule question qui compte vraiment pour un territoire : quoi protéger, et à quel coût.
Le littoral recule, et ce n'est plus une hypothèse
Le littoral est par nature un espace mobile : dynamiques sédimentaires, tempêtes, élévation du niveau marin, artificialisation des côtes. Ce qui a changé, c'est que ce mouvement est désormais mesuré à l'échelle nationale. Selon l'Indicateur national de l'érosion côtière, produit par le Cerema, près de 20 % du trait de côte français est en recul, soit environ 920 km. Les côtes basses sableuses sont les plus vulnérables : 37 % d'entre elles reculent, quand seules 6 % environ des côtes à falaises sont concernées.
Ces côtes en recul concentrent précisément ce qui a de la valeur : espaces urbanisés, infrastructures, tourisme, et une part importante des résidences secondaires françaises. C'est ce télescopage entre un aléa désormais documenté et des actifs exposés qui fait du sujet un enjeu économique, et plus seulement environnemental.
Bibliographie : les pourcentages de littoral en recul, les scénarios nationaux du Cerema, les chiffres Insee sur les résidences secondaires et les projections du GIEC sont des données publiques, sourcées une à une.
Production Siradel : l'exposition chiffrée par horizon et par commune (nombre de bâtiments, valeur foncière, classements) est le résultat de notre chaîne de traitement, décrite plus bas. Nous l'indiquons systématiquement pour qu'on ne confonde jamais les deux.
Le vrai sujet : la valeur qui recule avec la côte
Le Cerema a chiffré l'enjeu national. Dans un scénario d'inaction, c'est-à-dire si aucun ouvrage de défense n'était entretenu, jusqu'à 450 000 logements pourraient être concernés par le recul du trait de côte d'ici 2100, pour une valeur vénale de l'ordre de 86 milliards d'euros, auxquels s'ajoutent 55 000 locaux d'activité, 10 000 bâtiments publics, 1 800 km de routes et 240 km de voies ferrées. Ce chiffre de 2100 est un majorant, volontairement prudent. À horizon plus proche et plus probable, le Cerema retient environ 5 200 logements dès 2050, dont la moitié de résidences secondaires.
2100 peut sembler lointain. Mais ramené à l'échelle d'une transmission de patrimoine immobilier, deux ou trois générations, cet horizon prend un tout autre relief. La question devient directement patrimoniale : un bien littoral acquis aujourd'hui peut perdre de sa valeur, voire devenir inconstructible, bien avant que la mer ne l'atteigne physiquement.
Des bâtiments aux usages très divers
Les biens potentiellement concernés couvrent un large éventail d'usages : logements résidentiels et résidences secondaires, mais aussi de nombreux locaux d'activité (commerces, hébergements touristiques) et des équipements publics. Dans certains territoires, ces activités représentent une part structurante de l'économie locale. Localiser précisément les zones exposées devient alors essentiel pour anticiper, prioriser les investissements et adapter les stratégies d'aménagement.
Les résidences secondaires, révélateur de vulnérabilité
Les résidences secondaires occupent une place particulière. Selon l'Insee, 40 % d'entre elles se situent dans des intercommunalités du littoral maritime. Sur certaines façades, leur poids est décisif : sur le littoral néo-aquitain, elles représentent en moyenne 22,5 % des logements, et jusqu'à 50 % dans les zones les plus touristiques. Cette concentration cumule tension sur le marché immobilier, saisonnalité économique et exposition patrimoniale, dans des zones parfois directement menacées. Elles sont donc un excellent révélateur des vulnérabilités d'un territoire.
Ce que Siradel a produit : l'exposition chiffrée, commune par commune
Sur un périmètre de 1 751 communes littorales (un stock de référence de 4,42 millions de bâtiments), notre chaîne d'analyse évalue l'exposition au recul du trait de côte à trois horizons. Les ordres de grandeur sont les suivants :
| Horizon | Bâtiments exposés | Logements | dont rés. secondaires | Exposition foncière |
|---|---|---|---|---|
| Avant 2030 | 2 190 | 2 256 | 1 374 | 1 965,6 M€ |
| Avant 2050 | 3 742 | 3 439 | 2 105 | 2 916,6 M€ |
| Avant 2100 | 18 018 | 19 518 | 11 904 | 8 881,7 M€ |
À l'échelle communale, dix communes concentrent une part notable de l'exposition en résidences secondaires : Agde, Saint-Cyprien, Le Barcarès, Le Grau-du-Roi, Mauguio, Le Lavandou, Sainte-Marie-la-Mer, Soulac-sur-Mer, Grimaud et Valras-Plage. Le littoral méditerranéen sableux et la façade aquitaine y sont surreprésentés.
Carte interactive
Voir l'exposition commune par commune
La carte interactive restitue les zones de recul projetées à 2030, 2050 et 2100 sur les
1 751 communes analysées, avec les bâtiments et la valeur foncière concernés.
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Comment on mesure : des satellites au trait de côte
La force des données satellites tient à leur complémentarité. L'imagerie optique de Sentinel-2 (résolution 10 m, revisite de 5 jours avec les deux satellites) offre un suivi global et régulier ; le radar de Sentinel-1 s'affranchit des nuages pour capter l'effet immédiat des tempêtes hivernales ; les satellites Pléiades fournissent à la demande une très haute résolution (50 cm, en stéréo) pour cartographier en 3D la crête des dunes ou le pied des falaises. Lancé fin 2022 par la NASA et le CNES, le satellite SWOT complète l'analyse avec une mesure altimétrique à large fauchée : il restitue la hauteur d'eau en deux dimensions et éclaire la dynamique sédimentaire des estuaires et des zones intertidales. SWOT mesure des niveaux d'eau, pas la position fine du rivage : c'est un apport complémentaire, pas un substitut aux capteurs optiques.
Pour traduire ces images en données d'aménagement, on automatise le calcul par la méthode des transects : des lignes virtuelles perpendiculaires au rivage, espacées typiquement de 10 à 50 m, dont on calcule l'intersection avec les traits de côte successifs. On obtient une vitesse moyenne de déplacement en mètres par an, qui lisse les variations saisonnières et fait ressortir les tendances de long terme.
Le trait de côte à Soulac-sur-Mer a reculé de 4,3 m par an en moyenne entre 1957 et 2013 — un immeuble bâti à 200 m du rivage s'est retrouvé à une dizaine de mètres de l'océan.
Le cas de Soulac-sur-Mer, en Gironde, est emblématique : le trait de côte y a reculé de 4,3 m par an en moyenne entre 1957 et 2013. L'immeuble Le Signal, bâti en 1967 à 200 m du rivage, s'est retrouvé à une dizaine de mètres de l'océan, a été évacué en 2014 puis démoli en 2023. Un seul hiver de tempêtes, 2013-2014, a localement emporté jusqu'à 40 m de plage.
Du recul historique aux horizons 2030-2050-2100 : la méthode Siradel
Disposer de la donnée ne suffit pas. Notre chaîne de traitement combine deux composantes. La première est le recul historique, obtenu en projetant le taux annuel d'érosion mesuré par le Cerema (sur 1950-2018) jusqu'à l'horizon cible. La seconde est une correction liée à la montée du niveau marin, selon la règle de Bruun : sur une plage sableuse, chaque centimètre d'élévation se traduit par un recul horizontal de l'ordre de 50 à 100 fois sa valeur, selon la pente du profil côtier. Cette correction n'est appliquée qu'aux côtes sédimentaires sableuses.
Les valeurs d'élévation retenues sont celles du scénario d'émissions élevées SSP5-8.5 du GIEC (AR6, 2021) : de l'ordre de +8 cm en 2030, +20 cm en 2050 et +75 cm en 2100, cohérentes avec la médiane globale de ce scénario. À titre de comparaison, la borne haute probable du même scénario atteint +1,01 m en 2100, et une élévation approchant +2 m d'ici 2100 ne peut être exclue si les calottes polaires se déstabilisent : un risque à faible probabilité mais à très fort impact, que le GIEC distingue clairement de la fourchette probable.
Les zones de recul ainsi calculées sont croisées avec plusieurs référentiels pour qualifier ce qui s'y trouve : les bâtiments et infrastructures via la BD TOPO de l'IGN, les parcelles et valeurs foncières via les données DVF de la DGFiP, et les données socio-économiques de l'Insee. L'ensemble est découpé à la maille communale pour permettre des comparaisons à l'échelle nationale.
Cette méthode, robuste pour une priorisation nationale, repose sur des valeurs par défaut qu'il faut expliciter. Le ratio de Bruun utilisé est une valeur typique de plage sableuse à pente douce, retenue faute de bathymétrie locale ; la règle de Bruun elle-même est un modèle simplifié et débattu, peu adapté derrière un ouvrage dur. Les données Cerema datent de 2018 et ont pu évoluer depuis. Ces précautions ne remettent pas en cause l'approche : elles en définissent le périmètre d'usage. Les résultats fournissent une base solide pour prioriser à l'échelle nationale et repérer les territoires où une étude locale approfondie s'impose.
Submersion marine : le second front
Au recul progressif du trait de côte s'ajoute un risque distinct : la submersion marine. Elle se manifeste lors d'événements extrêmes, tempêtes et surcotes, dont la fréquence augmente avec l'élévation du niveau marin. Siradel a modélisé un scénario de submersion à +2 m au-dessus du niveau actuel, utilisé comme test de résistance plutôt que comme projection médiane, en croisant les zones inondables avec le référentiel bâti national. À l'échelle nationale, des centaines de milliers de bâtiments se retrouvent en zone d'exposition, avec de fortes concentrations sur la façade atlantique, la Manche et la Méditerranée.
Les profils communaux sont très hétérogènes : grandes agglomérations portuaires (Calais, Dunkerque, Bordeaux), stations balnéaires (Lège-Cap-Ferret, Saint-Jean-de-Monts), villes moyennes en estuaire. Dans chacun de ces contextes, l'exposition physique se traduit par une dévalorisation foncière potentiellement massive, quantifiable dès lors qu'on la croise avec les valeurs cadastrales et le marché immobilier local.
Scénario Siradel de submersion à +2 m au-dessus du niveau actuel, croisé avec le référentiel bâti national — enveloppe volontairement sévère (exposition maximale, non datée). Emprise inondable statique : ni dynamique de l'inondation, ni ouvrages de protection (digues), ni aménagements récents ne sont pris en compte. Base solide de priorisation nationale, signalant les territoires nécessitant une étude locale.
De l'exposition à l'action : simuler la prévention et la remédiation
Qualifier l'exposition, c'est la première moitié du travail. La seconde, c'est de décider quoi faire. Et là, l'intelligence spatiale change à nouveau la donne : elle permet de simuler et de comparer des stratégies d'adaptation avant de les financer. Trois grandes familles de réponses existent, rarement exclusives :
- Protéger : ouvrages de défense, rechargement de plage, épis, solutions fondées sur la nature (dunes, zones tampons).
- S'adapter : adaptation du bâti, règles d'urbanisme, gestion de l'occupation des zones exposées.
- Recomposer : recul stratégique et recomposition spatiale des secteurs les plus menacés.
Pour chacune, la même chaîne géospatiale permet de chiffrer ce qui change : combien de bâtiments et quelle valeur foncière un scénario protège, à quel horizon, et donc où l'euro investi protège le plus de valeur. C'est un outil de priorisation et de dialogue entre collectivités, assureurs, aménageurs et services de l'État.
Notre rôle, et celui des bureaux d'études
Siradel n'est pas un bureau d'études en génie côtier. Notre apport est la couche d'intelligence spatiale : nous quantifions, spatialisons et comparons les scénarios, et nous chiffrons la valeur préservée. Le dimensionnement technique des ouvrages et des mesures relève de bureaux d'études experts, avec lesquels nous travaillons en binôme. C'est la combinaison des deux qui transforme une carte d'exposition en plan d'action.
Conclusion
L'érosion et la submersion marine ne sont plus seulement des problématiques environnementales : elles deviennent un enjeu territorial, économique et patrimonial. La donnée publique abonde ; la valeur est ailleurs, dans la capacité à la croiser et à la transformer en information de décision. Les deux risques forment les deux facettes d'un même phénomène, capable d'affecter durablement la valeur des territoires bien avant que ses effets ne soient pleinement visibles.
À retenir
- Le recul du littoral est mesuré et chiffrable : près de 20 % du trait de côte, jusqu'à 450 000 logements exposés à 2100 dans le scénario d'inaction du Cerema.
- Le vrai sujet est patrimonial : la valeur d'un bien peut chuter bien avant l'arrivée de la mer, à l'échelle d'une transmission.
- L'intelligence spatiale qualifie cette exposition commune par commune, puis permet de simuler et chiffrer les stratégies d'adaptation, en binôme avec des bureaux d'études experts.
Nous travaillons sur votre territoire
Nos équipes peuvent produire une analyse d'exposition sur un territoire donné et en simuler les options d'adaptation.
Contactez-nousSources
Sources institutionnelles et statistiques
SDES / Cerema (2024). Indicateur national de l'érosion côtière. cerema.fr
Insee. Résidences secondaires et littoral maritime. insee.fr
GIEC (2021). Sixième rapport d'évaluation (AR6), scénario SSP5-8.5. ipcc.ch
IGN. Référentiel BD TOPO. ign.fr
DGFiP. Base DVF — Demandes de valeurs foncières. data.gouv.fr
Données satellites
ESA Copernicus. Missions Sentinel-1 et Sentinel-2. sentinels.copernicus.eu
NASA / CNES. Mission SWOT (Surface Water and Ocean Topography), lancée en 2022.
CNES / Airbus. Constellation Pléiades — imagerie très haute résolution.
